dernier numéro

VOL XXIII No.6 Agriculture de proximité: un engagement social

Pour un développement territorial des communautés

Gaspésie 21e

Pour un développement territorial des communautés

13 mai 2018 par 

Photo: Raymond Beaudry

Les 10 et 11 avril dernier a eu lieu, au Cégep de la Gaspésie et des Îles, le cinquième forum Gaspésie 21e, un événement ouvert à toutes les personnes — professionnels, citoyens, chercheurs — désireuses d’échanger sur le développement de la région1. Centrée sur l’agriculture et la foresterie, cette édition visait à identifier les principaux enjeux et pistes à considérer pour une véritable relance forestière et agricole, qui se ferait sous le contrôle et au bénéfice des communautés.

Foresterie

Sur l’histoire du développement forestier, Nathalie Lewis, professeure à l’UQAR, a rappelé le rôle d’Esdras Minville qui défendait l’établissement, en Gaspésie, de communautés forestières regroupées en coopératives. Elle a également souligné le mouvement des Opérations Dignité qui revendiquait le contrôle et le partage de la ressource forestière ainsi que la création de villages forestiers. En fait, l’idée d’une forêt habitée ou de proximité, garantissant la diversité des usages, a été reprise maintes fois dans des politiques publiques sans toutefois se concrétiser.

Le directeur de l’AFOGÎM2, Louis Gauthier, a également souligné l’importance de la mobilisation des communautés rurales dans l’appropriation de la forêt et la création d’un syndicat des producteurs de bois et d’organismes de gestion en commun afin d’exercer un certain contrôle sur l’aménagement de la forêt. Une ressource qui est par ailleurs largement régie par les besoins du marché pour les papetières et les scieries.

Un bel exemple de la manière dont une communauté peut investir le territoire forestier a été présenté par Terry Shaw et Manon Jeannotte de la nation micmaque de Gespeg, accompagnés pour cette journée du doctorant Denis Blouin. Dans le modèle de forêt communautaire que les Micmacs tentent de réaliser à travers différentes ententes (délégation de gestion forestière, protection de sites riches en matériaux traditionnels, permis de récolte), la ressource est sous le contrôle des membres de la communauté dans le cadre d’une approche multifonctionnelle dont les retombées au-delà de l’économique participent à l’amélioration de l’ensemble des conditions de vie. C’est aussi une vision qui, à certains égards, s’oppose à celle des industriels, mais où des maillages sont possibles comme dans le cas des échanges entre les savoirs traditionnels et scientifiques.

Du côté de l’industrie, Sylvain Deschênes et Steve Leblanc du Groupe de Scieries GDS du Témiscouata ont exposé une vision humaniste et familiale de l’entreprise où on se soucie de préserver les emplois et de moderniser les installations en allant vers les nouvelles technologies. Il s’agit d’une approche où la vitalité économique des communautés dépend du succès de l’entreprise, entre autres de la capacité à s’adapter à la concurrence et aux aléas du marché. De plus, il s’agit moins d’une approche multifonctionnelle de la forêt que de la recherche de nouveaux produits afin d’assurer une rentabilité financière.

Agriculture

Jean Pronovost (Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire) a défendu l’idée d’une appropriation de la production agricole qui mise sur les interrelations entre les acteurs d’un territoire, de manière à assurer le dynamisme des communautés locales et régionales. L’appel à la mobilisation pour une mise à jour des programmes qui soutiennent une agriculture plurielle et biologique est selon lui une voie d’avenir, même s’il doute que les gouvernements appuient réellement un tel virage. Pour Marc Tétreault, directeur régional (UPA Gaspésie-Les-Îles), la relance de l’agriculture s’appuie d’abord sur la communauté des membres qui revendiquent une occupation du territoire, une production diversifiée, une autosuffisance, des programmes et des fonds nécessaires pour transmettre et soutenir l’agriculture.

Si David Dupont de l’IREC3 partage en partie la position de Pronovost, les communautés territoriales doivent selon lui tenir compte de la mondialisation et de l’emprise des filières multinationales sur la production agroalimentaire. Il faudrait miser sur l’émergence de filières agroalimentaires régionales comme celle qui s’est développée autour de la canneberge. Les voies possibles sont celles des produits de niche comme les produits régionaux, limités toutefois par l’étroitesse du marché, et celles des produits distinctifs (par opposition aux produits de masse). La choucroute biologique produite par Sylvain Tapp, invité au forum, est un exemple de produit distinctif qui a bénéficié d’un contexte favorable à une époque où il n’existait pas de produits concurrents.

Finalement, Valérie Jean (maîtrise en développement régional) a présenté la recherche menée auprès d’agriculteurs afin de comprendre leurs façons de s’approprier le territoire et les manières dont ils se définissent dans leur rapport au paysage et à la nature. La recherche faisait écho au projet d’Écoterritoire habité de la MRC de la Matapédia qui s’appuie sur une approche multifonctionnelle du développement agricole par et pour la collectivité matapédienne en intégrant l’agriculture et le paysage – pendant, du côté agricole, des modèles de forêt communautaire ou de forêt habitée.

Le forum Gaspésie 21e a permis d’asseoir à une même tribune des acteurs qui participent de différentes manières à penser la foresterie et l’agriculture en tenant compte du développement des communautés et de leur rattachement au territoire. À travers la richesse des présentations et des échanges, il faut souligner, pour l’existence même de ces communautés et leurs capacités de développement, l’importance de ressources politiques à l’échelle locale, régionale et nationale. Comme l’a soutenu Geneviève Brisson, professeure à l’UQAR, l’approche multifonctionnelle tant promue depuis plusieurs décennies bute encore sur une approche qui réduit le développement à sa seule dimension économique, tout en maintenant des relations inégales de pouvoir.

Si le dialogue est nécessaire, l’essentiel repose sur un véritable pouvoir décisionnel en faveur d’un autre modèle de développement s’inspirant de l’écologie politique qui permettrait de préserver le lien entre la société, la culture, la nature et les ressources.

1. Gaspésie face aux enjeux du 21e siècle est un OBNL d’animation sociale, de soutien et d’accompagnement à la réflexion publique. L’animation était assurée par Stéphanie Harnois et Jean-François Spain, directeur de Gaspésie 21e.

2. L’Agence régionale de mise en valeur des forêts privées de la Gaspésie-Les-Îles

3. L’Institut de recherche sur l’économie contemporaine

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