Pas besoin d’habiter les grands centres pour se démarquer dans le rap franglais

Pas besoin d’habiter les grands centres pour se démarquer dans le rap franglais

19 mars 2018 par 

Je ne suis pas critique de musique. Dire que je m’y connais peu serait même exagéré. Je vous entends me dire : « Mais non, tu dois connaître un tel ou écouter un tel ». Non, rien. Je ne suis pas capable d’écouter de la musique quand je lis, j’écris ou quand je travaille, soit 90 % du temps. La preuve que je ne m’y connais pas est que ma plus grande découverte de l’été fut Richard Desjardins, et même pas un disque obscur : Tu m’aimes-tu.

Mais je connais Blandine.

Toujours prêts à tout pour faire connaître le rap d’ici et d’ailleurs, les trois musiciens habitant Rimouski, Janick Simard (Klepis), Jean-Michel Caissy (Cruiz) et Dome, ont tendance à cumuler les premières parties au lieu de monter leur propre spectacle, du moins, c’est ce que je connais d’eux et c’est la raison pour laquelle j’ai proposé au Mouton Noir de faire une critique de G, leur dernier album.

Au départ, je m’étais dit : « Bah, le rap, c’est l’acronyme des mots “rythm and poetry”, ça ne devrait pas être trop difficile à critiquer. » Oh que j’avais tort : n’est pas critique de musique qui veut.

D’abord le quantifiable

L’album se nomme G, peut-être en l’honneur de la septième lettre de l’alphabet, mais sûrement pour son homonymie avec le verbe « avoir » conjugué au présent de l’indicatif : « j’ai ». L’album dure au total 22 minutes, soit l’équivalent d’une émission de Dragon Ball quand on saute le générique de début, le rappel de l’épisode précédent et le générique/karaoké de la fin.

La plus courte chanson est « When and if »
(1 minute 45 secondes) et la plus longue, « Marie » (4 minutes 49 secondes).

Déjà, je crois pouvoir affirmer que les trois musiciens en ont plus long à dire sur l’amour déchu, sujet de prédilection des poètes, que sur les concepts de temps et de lieu, privilégiés, eux, par les philosophes.

Maintenant l’écoute

Dès la première chanson, on se rend compte que l’univers de Blandine a gagné en complexité avec ce nouvel album. La musique est plus présente, voire chargée, et la langue anglaise envahit la syntaxe francophone.

So si God existe, let the guy bless

C’que j’ai fait de ma jeunesse, les party deep dans l’ivresse

d’puis l’good ol’ time passé sur le 10 vitesses

C’est les 3 points straight up, jamais aimed for nothing less

Whatever man, j’ai tatted B on me homie, that’s forever man

That life, j’lai choisie forever

Certains et certaines se plaindront de cette dominance de l’anglais sur le français, éternelle critique adressée à plusieurs jeunes musiciens. J’y vois plutôt une tentative de prendre place dans le monde du rap franglais de la métropole dominé par des groupes comme Dead Obies ou Alaclair Ensemble.

Allright, I get it, j’impose les gros standards

Against me! Chu l’seul homie qui peut m’décevoir

Look at me now, that girl j’la voulais so we’re together now

I know c’est dur à croire, couple gigs sold-out

We started l’rap su l’tard

Born and raised so far away, oh oh no

L’trottoir s’rend même pas d’vant ma house

I guess we started from the bottom rare

Let les banlieusards écrire leur propre histoire homie

I’m a star baby, chu connu comme Barabbas

So pay attention to me now

D’ailleurs, je vois beaucoup de ressemblances entre G et l’album Gesamtkunstwerk de Dead Obies, quelque chose dans le rythme, mais aussi dans les sujets évoqués : la drogue, le night life et la recherche de célébrité.

Toutefois, alors que Dead Obies écrit des chansons sans beaucoup de détours et de métaphores, Blandine utilise l’une des figures de styles propres aux grands auteurs et aux grandes auteures de poésie : la personnification. Par exemple, la chanson « Marie », que je croyais écrite pour une personne réelle ou fictive, est, en réalité, une longue missive adressée à la marijuana.

I’ve told Marie, have you heard about Blandine?

Toutes les soirées passées ensemble qui nous ont fait grandir?

Par ta faute, j’ai connu l’enfer, j’ai ta dose dans mes entrailles

Lucky 7 à 40, m’a mind fuck c’que j’ai dans tête

Yeah, j’tai lost Marie, t’as trouvé le moyen d’me perdre Marie

Quand ti-buzzé is on, j’suis dans mon monde,

le temps s’arrête Marie

jusqu’à temps qu’l’effet soit gone Marie

En bref, je crois que Blandine, avec sa nouvelle couleur musicale et ses textes de plus en plus assumés, se taille une bonne place dans l’univers du rap franglais québécois.

Enfin, j’avais aussi préparé une analyse de la couverture de l’album : une image du onzième pharaon de la XVIIIe dynastie, Toutankhamon pour les intimes, mais s’il y a une chose que je connais encore moins que la musique, c’est l’art pictural. 

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