Dis-moi ce qui te fait rire...

Dis-moi ce qui te fait rire...

18 mars 2018 par 

Une fois c’t’un gars...

Ah les jokes de mononcle! Pis les blagues sur les blondes, les Blokes, les Frogs, les Newfies, etc. À une certaine époque, j’avais appris à les contrer par d’autres blagues. Durant les années newfies : Pourquoi les Québécois aiment-ils les blagues de Newfies? Parce que c’est facile à comprendre! Contre les blagues trop salaces : La différence entre un homme et un four à micro-ondes? Il n’y en a pas, les deux le font en quelques secondes! Mais j’avoue que lorsque je travaillais en Ontario, devant les blagues « anti-French », je restais sans voix.

Il existe, certes, un humour qui dénonce les tares de la société en plus de divertir, mais trop souvent ce sont les travers du blagueur qui s’expriment. À preuve, l’humour quéquette d’un Salvail ou le machisme d’un Rozon lorsqu’il twitte : « Si vous voulez donner plus de liberté à une femme, agrandissez sa cuisine. » Combien de personnes rient de gestes ou de propos déplacés parce que c’est juste pour rire?

Les racines du machisme sont profondes. On en retrouve même dans les comptines, pensons à ce petit cordonnier qui battait sa femme au retour du cabaret : « Il la battait si drette /pas plus qu’il n’en fallait ». Une ode à la violence conjugale. Quel patrimoine!

1981— La rue, la nuit, femmes sans peur

Un soir d’automne, à Montréal, une manifestation de femmes passe devant chez moi, et leur slogan ravive une émotion profondément enfouie. Des années auparavant, je rentre chez ma mère, à Joliette, par une belle nuit d’été. J’ai alors 18 ou 19 ans. Une heure du matin, quelques coins de rue à faire, je marche dans le sens contraire de la circulation. Une voiture pleine de types éméchés ralentit à ma hauteur; des blagues de gars soûls fusent, ils poursuivent leur route. Puis reviennent. Les blagues se font plus salées. Je reste impassible, mais des signaux d’alarme clignotent. La troisième fois, l’un d’eux crie : « Eille si t’é s’a rue à ct’heure’citt, on sé c’que tu veux. » Ils se « crinquaient » à chaque tour de piste. J’étais devenue une proie. Juste pour rire?

Surtout ne pas paniquer, malgré les hurlements de sirènes dans ma tête. Accélérer le pas, prendre mes clés à la main. J’étais presque arrivée, ils ne le savaient pas. La voiture s’est garée derrière moi. En entendant les portières d’auto s’ouvrir, je détale, cours de toutes mes forces. Sprint jusqu’à la porte. Quand je la referme, un gars est déjà sur la pelouse, les autres suivent. Le chien jappe. Ma mère se réveille : « Qu’est-ce qui se passe? » Mon cœur veut s’arracher de ma poitrine, pourtant je réponds : « Rien maman, rendors-toi ». Comme j’aurais aimé que le chiot soit adulte pour le laisser bondir dehors, grogner en montrant les crocs, aboyer avec fureur pour leur retourner la peur que j’avais au ventre.

Ils étaient cinq ou six. Que me serait-il arrivé si je n’avais pas été aussi près de la maison au moment de l’assaut? Être embarquée, puis jetée dans un fossé après usage? Existe-t-il des femmes qui n’ont jamais eu peur d’être agressées?

Selon le site www.havocscope.com1, une épouse vietnamienne s’achète en Chine 11 800 $ US; une adolescente québécoise se vend en Ontario autour de 6 000 $; une fille en Inde 24 $; au Mozambique 2 $. Boko Haram vend les ados 12 $. C’est loin d’être drôle. Et maintenant, que faire pour qu’une femme ne soit plus considérée comme une propriété, un objet de convoitise ou comme une génitrice servant une machine de guerre? Que faire pour qu’il n’y ait plus de filles qui croient qu’être escorte, c’est vivre comme une princesse? Pour qu’il y ait moins de groupies, moins de femmes qui vivent par procuration? Moins de Melania Trump et plus de Michelle Obama?

Je refuse de croire que la femme soit prisonnière à perpétuité d’un déterminisme archaïque de soumission à un mâle dominant en échange d’une protection pour ses enfants. Or certaines études tendent à montrer que même des femmes autonomes financièrement sentent le besoin d’avoir un « garde du corps » comme conjoint. L’attirance des femmes pour les bad boys s’expliquerait de cette façon, tout comme le « charme » de la femme maigre au look fragile et vulnérable si prisé des magazines. Par ailleurs, les grands changements de société se font toujours à partir d’une frange de la population qui entraîne la masse. Espérons qu’un processus de transformation est déjà enclenché et que #MoiAussi crée un point de bascule, comme on le voit chez les Suédoises. Car le besoin de protection a pour corollaire la violence faite aux femmes, entraînant à son tour un besoin de protection. Ce cercle vicieux relève de la structure du pouvoir qui modèle le monde actuel et perturbe jusqu’au climat. La négation de la dignité humaine est d’une laideur abyssale qui nous éclabousse tous et toutes.

1. Jean-Nicolas Saucier, « Le prix d’une femme », Afrique Expansion, mars 2016, www.afriqueexpansion.com/jean-nicolas-saucier/1084-le-prix-d-une-femme.html

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