Le livre de bois de Jean-Philippe Chabot

Le livre de bois de Jean-Philippe Chabot

1 novembre 2017 par 

Jean-Philippe Chabot, Le livre de bois, Le Quartanier, 2017, 184, p.

L’art de la digression est l’art de digresser; c’est en lisant que l’on devient liseron; et c’est avec un enthousiasme tautologique qu’on sort des pages de ce truculent Chabot. On pense à Éric Chevillard et à son Vaillant petit tailleur; on pense à une foule de textes, en fait, en traversant ce Livre de bois, charpenté, et je cède à la formule, avec les livres des autres. Un roman canadien-français, nous annonce-t-on : bande de comiques, va! Pourtant, cette boutade est programmatique. Les hommages au roman du terroir, taquins et empreints d’amour, côtoient les emprunts aux canons que sont les Nelligan, les Saint-Denys-Garneau et, fort justement, les Aubert de Gaspé père et fils. Chabot a beaucoup lu et il a beaucoup ri, assurément, en lisant ce qu’il a lu. J’insiste : ce roman d’une voix singulière détonne dans le paysage littéraire contemporain; lire un style est chose rare. Soyons polémiques un brin : le picaresque semble être l’apanage des écrivains de la ruralité fantasmée. Allez, quelques exemples : « Il avait l’air piteux d’un enfant, ses mains pendaient sans volonté. Il ternissait en vulnérable. » (p. 30) Ternir en vulnérable! On ne saurait faire autrement, n’est-ce pas? Comment selon vous est né le village de Saint-Gabriel? Par ceci et en cela : « Dans sa brave façon de faire les choses, Saint-Gabriel avançait une grande roche en travers des Appalaches, une roche où les dieux viendraient s’endormir la panse à l’air pour se faire couper les ongles par des animaux sauvages, des écureuils ou des corneilles, nécessairement reconnaissants d’avoir été mis là par quelqu’un et se nourrissant peut-être ainsi. […] Quand tout ailleurs et partout tombait en ruines, quand même la guerre cordait des morts le long de l’Occident, Saint-Gabriel cordait du bois et voyait le jour. » (p. 52) Seigneur! prends pitié, un style nous est donné!

Le roman s’ouvre sur le meurtre d’un innocent veau éventré par un découcheur intoxiqué au pousse-au-crime. Ce Jacques Côté, cousin des fesses gauche et droite d’un autre Jacques, Mailloux celui-là, trouvera un Livre de bois capable d’écrire l’avenir, ou plutôt de le raconter : ce qui n’est pas toujours clair, et brise quelque peu la mécanique fictionnelle, comme s’il s’était agi de clarifier davantage le projet de roman. Par moments, oui, on cherche à quoi s’accrocher, mais, chaque fois, l’écriture à coups de rabot plane les nœuds en forme de points d’interrogation. Nous ferons presque un tour de chasse-galerie, nous traverserons les landes désertiques d’un Canada en voie de défrichement, nous connaîtrons une Colette Lachance, épouse de Jacques Côté de son état, et toutes ces histoires, suintées des cordes de bois, tisseront, manière étoffe du pays, la trame narrative du Livre de bois. Ai-je aimé ce Chabot? Disons que je l’ai adoré, comme on aime un frère si, par bonheur, on en a un et, qu’en plus, on jouit du luxe de l’affectionner.

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