dernier numéro

VOL XXIII No.6 Agriculture de proximité: un engagement social

Chronique d’un été qui meurt

Chronique d’un été qui meurt

20 septembre 2014 par 

« Et puis, la retraite? » On me pose souvent la question depuis que j’ai quitté mes fonctions « officielles ». La réponse demeure floue, évasive, à l’image sans doute de l’avenir qui s’ouvre aujourd’hui et toujours devant moi. Dans un certain monde dit « normal », ladite retraite s’accompagne de revenus assurés, de rentes diverses, de REER juteux dont les surplus peuvent suinter pendant de longues années encore. La chose est moins évidente pour le travailleur culturel, d’autant plus si ce dernier se double d’un ancien bum, poète des jours gris, anarchiste à temps partiel, ex-communard, homme-à-tout-braire, et j’en passe.

De toute façon, il y a dans le mot retraite une connotation négative qui me hérisse. On dit bien battre en retraite, n’est-ce pas? Et sous-jacent à ce phonème se terre le pronominal « se retirer », c’est-à-dire quitter la vie active. En prévision de quoi, ma foi, la vie passive? No way!

Les travailleurs culturels savent qu’ils en arracheront toute leur vie, à l’exemple des institutions ou des organismes qui parviennent à les embaucher, souvent sur une base temporaire et à des conditions aux antipodes de celles qu’on retrouve dans la plupart des autres secteurs de l’économie. Précarité, sous-financement, otage de potentielles subventions ou de programmes d’aide financière qui se font de plus en plus chiches, voilà le lot de la culture dans ce pays du Québec qui persiste à ne pas en devenir un.

J’ai passé l’été la conscience lourde du poids d’un bouquin de 650 pages sur lequel je travaille depuis des années. Tout allait rondement : choix des illustrations et de la maquette de la page couverture, correction d’épreuves, indicible joie de voir enfin danser les mots à l’intérieur du cadre des traits de coupe, étape ultime avant l’impression et la publication. Et puis tout à coup, l’angoisse. Des nouvelles à la radio selon lesquelles mon éditeur en arrache lui aussi, possibilité de fin des opérations. Stress, incertitude, bouillonnement intérieur. Tout ce travail en vain? Ouf. Heureusement, mon éditeur se fait rassurant, le volume verra le jour…

Quelques semaines plus tard, on nous apprend sur ces mêmes ondes, et dans les pages du grand frère Le Devoir, que ce cher Mouton tire lui aussi sérieusement de la patte. Encore une fois. Après les crises de la prime enfance et une difficile adolescence, voilà qu’on annonce, à l’aube de sa vingtaine, la fermeture de son bureau : un retour à la case départ et à l’époque où Jacques Bérubé produisait le journal à bout de bras, à partir de son domicile. Un combat incessant. De vaillants guerriers et de non moins intrépides soldates de la culture qui se succèdent jusqu’à épuisement depuis des années, pour maintenir le flambeau de la presse libre allumé.

Et les musées, mon Dieu, les musées! Il semble bien qu’on ait décidé de les laisser péricliter, jusqu’à extinction totale des feux. Gardiens de notre mémoire collective, fiduciaires et gestionnaires de notre patrimoine le plus précieux, agents de la mise en valeur et de la diffusion des trésors les plus signifiants de notre culture, que dalle! On s’en fout! Et après que Parcs Canada a sabré dans ses forces vives il y a quelques années, voilà qu’on agit de même du côté du Québec, décimant les rangs au sein d’une cohorte de professionnels aguerris voués à des tâches pointues liées à la documentation, à la conservation et à la restauration de nos biens les plus chers. Allez ouste! Et un bel avenir pour la relève!

« La culture, c’est comme la confiture, moins on en a, plus on l’étend. » Le pot s’en vient de plus en plus vide, Madame la ministre. Et tout ce qu’on aura bientôt à étendre sur la corde à linge de notre désarroi, ce sont les haillons d’une culture en lambeaux, merveilleux étendard témoignant à tout vent et à tout crin de l’effarant manque de vision qui afflige nos élites politiques et leurs officines depuis des années.

Non, nous ne battons pas en retraite. Mais les munitions se font de plus en plus rares.

Consultez le journal au format numérique
Visionner

Consultez le calendrier culturel du Girafe