Idle No More

Idle No More

L’urgence d’une autre civilisation
17 septembre 2013 par 

Photo : Communication ET CÆTERA

Les conférences organisées dans le cadre du festival Échofête à Trois-Pistoles sont souvent des moments qui ouvrent la porte à d’autres horizons et qui donnent espoir à l’humanisation du monde. Les organisatrices et les organisateurs du festival avaient invité Mélissa Mollen Dupuis et Widia Larivière, militantes autochtones et fondatrices du mouvement Idle No More Québec, et la slameuse territoriale et militante autochtone Natasha Kanapé Fontaine, toutes trois porte-parole du festival et conférencières. Participaient également à cette même conférence Geneviève Puskas d’Équiterre et Gabriel Nadeau-Dubois, étudiant. Les conférencières et le conférencier avaient épinglé la plume rouge comme symbole de résistance pour des luttes communes. Cette rencontre a été un des événements marquants du festival, tant par la pertinence des propos sur l’état du monde que sur ce qui se trame au sein même des grands mouvements de mobilisation. À tour de rôle, les personnes invitées sont venues témoigner du mouvement Idle No More en croisant leur regard en signe de complicité et de solidarité, des croisements qui permettaient de comprendre, par-delà et avec la reconnaissance des identités nationales, que le politique nous sert de lien commun. D’entrée de jeu, ont demandé Mélissa Mollen Dupuis et Widia Larivière, comment est-il possible de travailler ensemble ? Quelles luttes avons-nous en commun quand nous partageons ce même désir de justice sociale ? Comment réconcilier nos visions du monde dont l’une repose sur les droits et les libertés individuelles alors que l’autre fait des droits ancestraux et l’appartenance au territoire le fondement de l’être ensemble ? La voie n’est ni dans le retour au passé ni dans la croyance au dogme de la croissance, mais dans un monde à conserver et à protéger. Les deux militantes ont dénoncé la loi C-45 qui vise à faciliter l’accès aux territoires autochtones pour répondre aux besoins de l’industrie minière et pétrolière en passant directement par les conseils de bande et leur chef, ceux-ci étant bien souvent préoccupés, croient-elles, par des redevances financières et le pouvoir de l’argent. Cette loi est comprise par le mouvement Idle No More comme une atteinte à la démocratie dans un contexte où le gouvernement Harper et son conseiller Tom Flanagan visent à nier la nation autochtone au profit d’un pluralisme national identitaire, provoquant ainsi le morcèlement des revendications politiques et nationales des autochtones. L’appartenance de Flanagan à l’école de Calgary, dont la pensée politique s’appuie sur un ordre spontané du monde, rend impossible la reconnaissance de toute action de la part des autochtones réduits à un peuple monolithique1. Les militantes ont également dénoncé l’injustice et le racisme environnemental, ce phénomène qui fait des autochtones des citoyens de seconde zone où, devant des situations d’urgence, les secours accusent un retard insoutenable. Mais l’essentiel des témoignages de Mélissa Mollen Dupuis, Widia Larivière, Geneviève Puskas et Gabriel Nadeau-Dubois a porté sur leur voyage en Alberta, à Fort McMurray, au cœur même de l’extraction des sables bitumineux. Là où le racisme environnemental frappe les communautés autochtones, là où les habitants vivent avec le bruit continu des canons pour éloigner les oiseaux des réservoirs d’eau usée toxique, là où la forêt boréale et la rivière Athabasca subissent le déversement d’eau polluée des sables bitumineux. La vie à Fort McMurray, a-t-on dit, est celle d’une ville qui paradoxalement fait de ses sables bitumineux une fierté nationale. Un modèle de développement qui s’affiche partout et qui laisse son empreinte visuelle par une panoplie de produits en guise de souvenirs et d’illusions. Une ville qui connaît une prospérité qui s’accompagne d’effets sociaux négatifs : alcool, drogue, prostitution, abandon de l’école pour des salaires grisants et déchirure sociale au sein même des communautés. Toute cette vie quotidienne, orchestrée par le système des entreprises pétrolières, n’est plus un monde mais une simple relation financière où l’argent continue à servir de lien dans la défaite des institutions, défaite vécue de manière plus tragique chez les autochtones. Autrement dit, à quoi sert l’argent si autour de nous les institutions politiques se défont sous la pression du capital ? La défaite des institutions est une réalité sur laquelle on a attiré notre attention lors de la conférence en prenant comme exemple la Caisse de dépôt et placement du Québec, dont les investissements sont plus importants dans les sables bitumineux que dans Hydro-Québec. Une économie au service de la financiarisation, mais aussi en parfaite contradiction avec la lutte contre les changements climatiques2. Lors d’une journée de marche contre les sables bitumineux à Fort McMurray, à laquelle ont participé les invités de la conférence, l’innommable hasard a voulu que survienne au même moment l’explosion des wagons de pétrole en plein cœur du centre-ville de Lac-Mégantic. Une tragédie à laquelle, a-t-on dit, il ne faut pas craindre de donner tout son sens politique et non y voir qu’une simple erreur technique, comme le laisse entendre l’idéologie dominante. Mais nous savons que le train fou du capital ne voyage pas que sur les voies ferrées ; il voyage aussi dans les conduites qui transportent les hydrocarbures tel un « désir morbide de liquidité » et de « pulsion de mort », comme le disaient Keynes et Freud3. Idle No More nous invite à joindre une lutte qui est aussi la nôtre : l’urgence d’une mobilisation afin de sortir de l’âge du pétrole pour une autre civilisation.
  1. Voir le compte rendu de Josée Bergeron, « Stephen Harper. De l’École de Calgary au Parti conservateur. Les nouveaux visages du conservatisme canadien », sous la dir. de Frédéric Boily, dans Politique et Sociétés, vol. 27, no 2, 2008, p. 226-229. Voir aussi Pierre Dubuc, « Des premières nations ou une seule grande première nation autochtone ? », Centre de recherche sur la mondialisation, www.mondialisation.ca.
  2. « La Caisse de dépôt et placement préfère les sables bitumineux », Institut de recherche en économique contemporaine (IRÉC), www.irec.net.
  3. Voir Gilles Dostaler et Bernard Maris, Capitalisme et pulsion de mort, Albin Michel, 2009.
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