L’appui du PQ au libre-échange : rien n’a changé depuis 25 ans

Politique québécoise

L’appui du PQ au libre-échange : rien n’a changé depuis 25 ans

10 décembre 2012 par 

Le nouveau ministre des Relations internationales, de la Francophonie et du Commerce extérieur, Jean-François Lisée, a organisé le 5 octobre dernier une rencontre entre une quarantaine d’organisations de la société civile et Pierre-Marc Johnson, négociateur en chef du Québec pour l’Accord économique et commercial global (AÉCG) entre le Canada et l’Union européenne.

Marquant une rupture avec la politique du secret de l’ère Charest, la tenue de cette rencontre a été fort bien accueillie, mais plusieurs participants en sont sortis déçus. Certains ont même déploré qu’au lieu de se montrer à leur écoute et d’entamer un dialogue au sujet de cet accord crucial pour notre économie, le ministre Lisée semble avoir monté une opération de relations publiques en faveur du libre-échange avec l’Europe.

Pourtant, le Parti québécois avait exprimé des réticences à ce sujet alors qu’il était dans l’opposition. Ces dernières se seraient-elles subitement estompées avec son arrivée au pouvoir ?

En vérité, on peut avoir plusieurs réticences à l’égard de ce projet d’accord et des négociations qui l’entourent. Des observateurs soulignent notamment l’inclusion possible de la culture dans l’entente ainsi que l’ouverture des marchés publics aux multinationales européennes, ce qui pourrait empêcher nos gouvernements de s’en servir comme levier économique. Le fait que l’accord puisse mettre les coopératives en concurrence avec ces mêmes multinationales soulève aussi des inquiétudes, tout comme les freins qui pourraient être mis à la protection de l’environnement. C’est sans parler de la disposition investisseurs/États, calquée sur le fameux chapitre 11 de l’ALÉNA, qui permet à des compagnies de poursuivre des gouvernements par l’intermédiaire de tribunaux privés au fonctionnement plutôt opaque.

Changement majeur d’orientation pour le PQ

Il convient ici de rappeler que vers la fin des années 1980, le Parti québécois appuie les démarches du gouvernement conservateur de Brian Mulroney pour lancer le Canada dans l’aventure du libre-échange nord-américain. En s’en faisant les champions, les dirigeants du PQ optent alors pour la doctrine néolibérale inscrite au cœur des accords négociés par les administrations Reagan et Mulroney.

Devenu subitement la coqueluche du Conseil du patronat, des grandes entreprises et des chambres de commerce, le futur premier ministre Bernard Landry effectue une tournée de deux ans où, côtoyant à l’occasion les Paul Desmarais, Laurent Beaudoin et tutti quanti, il prononce plus de 150 conférences. Il publie même, en 1987, un livre où il défend le projet Reagan-Mulroney avec vigueur et, à certains moments, lyrisme.

Il faut aussi rappeler que c’est grâce entre autres à la formation souverainiste que Mulroney est réélu en 1988 aux dépens d’un Parti libéral qui s’oppose alors au libre-échange.

Malheureusement, la position du PQ à l’égard du libre-échange n’est pas le fruit d’une incartade temporaire, mais celui d’un changement idéologique maintenant inscrit dans son ADN. Plusieurs analystes, dont l’essayiste Jacques B. Gélinas, ont abondamment documenté cette triste opération d’assujettissement de l’État québécois aux diktats des grandes entreprises, dans laquelle Lucien Bouchard et Bernard Landry ont joué un rôle capital.

C’est en effet avec l’arrivée au pouvoir de Lucien Bouchard en 1996 que commence l’engagement du Québec sur la voie du néolibéralisme. On peut mentionner en guise d’exemples l’opération de déréglementation à grande échelle menée dans les coulisses à compter de ce moment sous la gouverne des hommes d’affaires Bernard Lemaire et Raymond Dutil, ainsi que l’opération déficit zéro. Le Québec penche alors de plus en plus vers le néolibéralisme.

Le même néolibéralisme de facto prévaut sous Marois

L’accession de Bernard Landry au poste de premier ministre en 2001 a été marquée par la tenue du Sommet des Amériques à Québec. Ce dernier a fortement appuyé la mise sur pied d’une zone de libre-échange sur les continents sud et nord-américains (ZLÉA), qui ne s’est finalement pas concrétisée. Le seul regret exprimé par le nouveau premier ministre était que le Québec n’ait pu participer à l’événement en tant que pays souverain.

Comme on pouvait s’y attendre, le gouvernement Landry n’a pas modifié l’orientation néolibérale du gouvernement péquiste, mettant ainsi la table pour le gouvernement Charest, qui allait lui succéder en 2003. En contradiction flagrante avec l’allégeance social-démocrate qu’il proclamait, le régime Bouchard-Landry a plutôt procédé à la mise en œuvre d’un néolibéralisme de facto. On peut lier plusieurs ministres péquistes à cette pratique, notamment Joseph Facal, signataire du manifeste des lucides, qui n’a cessé de louanger les vertus du néolibéralisme et de réclamer une réduction du rôle de l’État.

Dans son livre intitulé Le virage à droite des élites québécoises, Jacques B. Gélinas écrit qu’à la veille du scrutin de 2003, où les libéraux allaient prendre le pouvoir, plusieurs s’interrogeaient : « Pourquoi le parti porteur de l’idéal souverainiste ne peut-il formuler même l’ébauche d’un projet de société articulé comme le souhaite la population depuis la Commission Bélanger-Campeau du début des années 1990 ? Comment voir clair dans une situation où le PQ, prétendument de centre gauche, gouvern[e] à droite depuis 1994 ?1 »

Malheureusement, il y a continuité de pensée dans ce domaine entre Pauline Marois et ses deux prédécesseurs. Vice-première ministre, elle proposait en 2002 de « recentrer l’État, de confier plus de responsabilités aux décideurs du privé et de faire davantage confiance aux individus ». Sans mentionner directement la diminution du rôle de l’État, elle voulait qu’on lui confère « un rôle différent, un rôle d’allié ». Elle y voyait l’émergence d’un « État stratège », expliquant que « pour parler comme les hommes d’affaires, on pourrait appeler cela un positionnement stratégique ». Lors d’un colloque tenu en mars 2010, la chef du PQ proposait encore que l’enrichissement individuel supplante l’enrichissement collectif dans le domaine du développement économique.

Il apparaît donc très peu probable que le nouveau gouvernement Marois modifie l’orientation néolibérale du PQ en matière d’économie, inscrite dans sa nature profonde depuis 25 ans. On peut plutôt penser, prenant en exemple l’attitude du ministre Lisée lors de la récente rencontre sur l’accord Canada-Europe, qu’il optera plutôt pour la continuité.

__________ 1. Jacques B. Gélinas, Le virage à droite des élites québécoises. Du libre-échange au libéralisme, Éditions Écosociété, 2003.
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