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VOL XXIII No.6 Agriculture de proximité: un engagement social

Le Forum social bas-laurentien dans le sillon de la mémoire et de la résistance des Opérations Dignité

Le Forum social bas-laurentien dans le sillon de la mémoire et de la résistance des Opérations Dignité

11 novembre 2011 par 

Le Forum social bas-laurentien, qui s’est tenu du 29 septembre au 2 octobre dans le village d’Esprit-Saint, à 55 km au nord de Rimouski, a réussi à attirer 480 personnes issues des mouvements sociaux de la région. Réunis sous le thème « Vers un réchauffement social », les participants ont pu choisir parmi 54 ateliers portant sur des thématiques chères aux mouvements féministe, communautaire, écologiste, rural, culturel, coopératif, autochtone, altermondialiste et syndical. L’événement, qui se voulait festif, a fait une place importante aux artistes locaux. Il faut également souligner la grande complicité avec, entre autres, le mouvement syndical mais plus particulièrement avec celui des institutions d’enseignement dont notamment le Cégep de Rimouski, le Mouvement d’action communautaire du Bas-Saint-Laurent, l’Université du Québec à Rimouski et les nombreux bénévoles qui ont rendu possible l’événement.

La décision d’organiser les activités du Forum social dans le village d’Esprit-Saint fut reçue comme un geste de solidarité à l’égard des ruraux et des résistances villageoises puisque c’est dans ce village que le mouvement Opération Dignité (OD) II a vu le jour en 1971. Une expression qui, selon le curé Charles Banville, un des leaders des OD, résumait « l’état d’esprit d’une population qui entend ne pas se laisser aliéner ».

Quarante ans plus tard, les responsables de l’organisation du Forum social ont pris soin de rappeler cette mobilisation collective en soulignant la présence de ceux et celles qui ont mené la lutte contre la fermeture des paroisses. Comment ne pas retenir ici le témoignage de madame Cécile Vignola âgée de 93 ans, pionnière de l’éducation populaire et de l’animation sociale dans le Haut-Pays. Son refus d’accepter l’idée que le déplacement des villageois vers la ville était un gage de mieux-être l’amène à se rendre en Gaspésie pour s’informer auprès des ruraux qui avaient subi la fermeture de leur village. Les rencontrer, dit-elle, pour connaître la vérité. Elle nous raconte sa première visite chez une femme qui a dû quitter son village, Saint-Thomas de Cherbourg, pour être relogée avec son mari à Matane.

« Nous vous rencontrons parce que nous sommes aussi menacés de fermeture. Qu’en pensez-vous ?

– Si c’était à refaire, on serait resté chez nous. »

Pourquoi ? Parce que les promesses du progrès ne sont pas venues : la belle maison de campagne et la vie se sont transformées en HLM.

« Et votre mari ?

– Mon mari en est mort. »

C’est tout son monde qui venait de sombrer, celui où le travail à la ferme et la vie quotidienne se conjuguaient au bonheur. Rien d’idyllique dans ce témoignage, mais un rappel tout a fait actuel et partagé par les participants et les participantes au Forum social de cette idée que l’esprit de la communauté, du mieux vivre ensemble sur des territoires à la mesure humaine, est encore menacée par une conception du développement qui nous isole les uns des autres et nous enferme dans l’indifférence.

Le Forum social bas-laurentien s’est donc déroulé sous le signe de la mémoire et de la résistance. La mémoire des lieux chargés de solidarité contre la déshumanisation où l’église, l’école du village, la mairie et le presbytère, transformé depuis quelques années en Centre de mise en valeur des Opérations Dignité, ont servi de lieux de paroles de la résistance, faisant du village un espace d’ateliers populaires. Mais c’est aussi sous le signe de la rencontre des générations comme l’ont voulu les organisateurs et les organisatrices du Forum en choisissant comme porte-paroles Véronique O’Leary qui fut de toutes les luttes des femmes depuis les années 60 en conjuguant dans un langage qui fait appel à la beauté du monde l’art, la résistance et le politique, et Mikael Rioux, jeune militant écologiste qui poursuit la lutte contre les dérives du capital et la protection de la nature pour dire dans les failles abyssales de la puissance des empires qu’un autre monde est possible.

La table était donc mise dès le départ en la nappant de l’analyse de Lorraine Guay, militante du mouvement communautaire. Une invitation à réfléchir sur le glissement du monde vers la perte du sens même de la démocratie et à se rencontrer en ateliers pour échanger sur l’avenir du monde, sur nos inquiétudes, sur nos façons de penser et sur nos multiples pratiques qui nous obligent à nous interroger sur nous-mêmes et sur nos manières d’agir en société. Quelques chemins traçaient le parcours des ateliers : reprendre confiance en soi et dans les autres, s’engager dans des projets concrets, maintenir la créativité au cœur même des nos actions, poursuivre et soutenir les résistances sur tous les fronts autant localement que globalement, lever les obstacles qui façonnent les inégalités et les exclusions dans les rapports de sexe et de genre, se permettre la désobéissance civile, repenser la démocratie en tenant compte de la représentation, de la participation et de l’urgence de réfléchir à de nouvelles formes de délibération.

Des échanges sur fond de mémoire, de résistance et de dignité sans oublier que les revendications et les mobilisations sociales et territoriales ne peuvent se soustraire d’une réflexion sur le politique. Le politique qui, doit-on encore le rappeler, nous permet de nous représenter la vie en commun comme étant autre chose qu’une fatalité ou tout simplement un agrégat d’intérêts. C’est peut-être tout le sens qu’il faut donner au Forum social bas-laurentien, celui de transformer le politique en volonté collective qui permet de s’inscrire dans l’œuvre du temps et qui rappelle que les territoires habités ont encore besoin d’être occupés pour signifier non seulement leur présence au monde, mais aussi pour en préserver la beauté et la diversité.

Ce texte a été publié en partie dans le numéro de novembre 2011 de la revue Relations (no 752).

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