Ma vitre est un jardin d’ogives

Ma vitre est un jardin d’ogives

3 mai 2011 par 

Nous sommes les spectateurs du monde, comme si les grands bouleversements sociaux et les cataclysmes les plus effroyables se produisaient toujours en périphérie de notre univers intime, seule leur image nous est transmise par le truchement des ondes. Un jour, la plaque tectonique des pays arabes se met à bouger et selon que le dirigeant de tel ou tel pays est un fou entêté ou un être plus conciliant qui se sait au pied du mur, le sang coule à profusion ou l’hémorragie est davantage contrôlée. Un jour, une catastrophe nucléaire appréhendée fait suite à un tsunami qui est lui-même la conséquence d’un tremblement de terre d’une magnitude telle qu’il s’en est rarement vu. Mais cela se passe loin de nous, nous compatissons à la vue des cadavres abandonnés sur la place publique ou à demi enfouis dans la boue, mais il faut bien tout de même passer à la Régie pour se procurer ce cabernet tant vanté par un ami.

Bien sûr nous ne sommes pas à l’abri des vicissitudes majeures de l’existence ni des vices cachés et autres failles qui minent peut-être le sol même où notre quotidien trouve son assise. Sans présumer du risque réel, un expert appelé à se pencher sur la question évaluait les dommages potentiels causés par un séisme de même ampleur que celui qui a frappé le Japon sur la rive nord du Saint-Laurent. Selon ses dires, les barrages cèderaient un à un avec l’impact que l’on peut deviner une fois que cette masse d’eau aurait atteint et gonflé le fleuve. Rien à faire pour se prémunir d’une telle éventualité qui semble tout de même bien peu probable. Mais si péril en la demeure il y a, on peut croire cependant que la menace est moins spectaculaire et de nature beaucoup plus insidieuse.

Ma vitre est un jardin qui se brouille à la faveur de ces trois impondérables : nous savons bien peu de choses quant à l’impact réel des changements climatiques et de leurs incidences à moyen terme sur notre environnement, notre qualité de vie et nos infrastructures; la hausse du prix de l’essence et des aliments commence à miner sérieusement notre pouvoir d’achat, mais nous n’avons encore rien vu, car il est évident que les coûts de l’énergie et des denrées iront en augmentant de façon quasi exponentielle au fur et à mesure que nous approcherons de la fin de l’ère du pétrole; enfin, et vous serez peut-être surpris de découvrir cet axiome énoncé au bout de cette liste, l’incapacité de nos gouvernements à gérer ces crises appréhendées, soit parce que, pour des rasons d’ordre idéologique, ils ne croient pas à leur éventualité, soit parce qu’ils sont inféodés aux puissances qui tirent profit de l’état actuel des choses, soit parce que les personnes qui nous dirigent n’ont ni l’envergure, ni l’indépendance d’esprit, ni la force intellectuelle et morale pour s’ériger en véritables hommes et femmes d’État. À ce chapitre, et on ne le dira jamais assez, la perspective d’un retour de Harper au pouvoir, même si son gouvernement est minoritaire, rajoute selon moi de nombreux degrés à l’échelle de Richter d’une sismologie de la catastrophe sociale et politique appréhendée.

Il n’y a pas de solution miracle, mais nous n’avons pas le choix et nous n’avons pas le droit d’abdiquer face à la complexité des nombreux enjeux sociaux et économiques auxquels nous aurons à faire face dans un proche avenir. Nous devrons nous montrer créateurs et solidaires. Il n’est pas vrai que le modèle de société que le capitalisme nous impose aujourd’hui est le seul possible. Il n’est pas vrai que les seules valeurs qui doivent nous guider sont celles de l’univers économique. Il n’est pas certain que les élites qui nous gouvernent actuellement aient en main les clés qui nous seront nécessaires pour déverrouiller le futur. La concertation, la démocratie participative et l’engagement citoyen constituent la seule contrepartie valable en regard de l’individualisme, de l’isolement, des inégalités sociales et de la tentation totalitaire que des situations critiques risquent d’engendrer. Le cynisme ambiant a été généré par une classe politique repliée sur elle-même qui n’a pas à cœur les intérêts de la population mais ceux de sa caste. Nous devons nous débarrasser de ce carcan. Les sociétés s’éveillent par moments dans l’histoire lorsque l’horizon est bouché, comme c’est le cas présentement au Maghreb et au Moyen-Orient. Nous avons le bonheur de vivre sous des cieux beaucoup plus cléments, mais nous ferons face, nous aussi, à des choix dramatiques dans les années à venir. Assurons-nous d’être bien équipés.

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