Michel Freitag

Michel Freitag

La mort d’un bûcheron… de la pensée qui aimait le monde et la vie*
26 février 2010 par 

Michel Freitag, sociologue et philosophe, nous a quitté en nous léguant une œuvre importante où il est question des formes que prennent nos sociétés, dont bien sûr la nôtre, menacée de dissolution par nos représentations qui prétendent que la vie n’a de sens que par le contrôle absolu des pouvoirs de la technologie. Il se disait profondément idéaliste tout en étant fondamentalement ancré dans le monde de la vie qu’il défendait sous toutes ces formes, craignant de voir sa disparition. Sa manière de comprendre le monde s’inscrivait dans une critique de la postmodernité comme un phénomène historique qui porte en lui-même l’idée d’un impossible retour sur soi-même, d’une absence d’intériorité, d’une conception de l’être et de la vie en société comme une simple mécanique. Bref, la fin de l’altérité. Tout cela peut paraître bien sombre, mais comme le disait Freitag, il faut parfois forcer le trait pour voir un peu plus clair ce qui nous pend au-dessus de la tête et mieux y résister.

Pour comprendre le travail de Freitag, il faut le suivre sur son propre territoire, entrer avec lui dans sa forêt pour en apprécier la beauté des lieux. Mais aussi l’écouter dire que, lorsqu’il abat un arbre, il le reconnaît encore comme un arbre, avec la forêt comme habitat. Ce qui n’est pas le cas de l’industrie forestière, pour qui la forêt n’existe plus : elle n’est qu’une norme de production jusqu’à son épuisement. La forêt, dira Freitag, est devenue un programme forestier avec des objectifs prévisionnels ridiculement durables où il devient impossible de penser son aménagement dans un horizon symbolique pour y inscrire le « lieu de l’homme », cette expression de Fernand Dumont que Freitag utilisait pour signifier toute l’importance de maintenir ensemble les questions ontologiques, anthropologiques et épistémologiques dans nos débats sur la condition humaine et son rapport au territoire.

C’est en 1994, lors d’un colloque sur les nouvelles technologies de l’information et la société organisé par le GRIDEQ (UQAR), que Freitag est « invité à tracer les contours du débat » qu’il situe dans une perspective civilisationnelle. Les civilisations, disait Freitag, sont ce qui englobe les cultures et les sociétés dans un ordre symbolique. Le symbolique étant compris comme une représentation collective de notre humanité qui nous permet de nous tenir à distance et de nous approprier la réalité. Et c’est à cette structure symbolique que se rattache le sens de la vie et que se raccrochent les concepts de communication et d’information.

Mais, tout comme dans notre rapport à la forêt, notre civilisation tend à ne plus trop savoir pourquoi il est encore important de prendre conscience de nos limites, de tenir à distance nos pulsions, de se reconnaître comme sujet individuel et collectif, de délibérer, de s’accepter, de débattre, d’aimer la vie, bref de poursuivre et d’enrichir ce qu’il y a de mieux comme valeurs dans notre projet civilisationnel. La menace viendrait alors du fait que le développement des technologies de la communication et de l’information se déploie de manière autonome, liquidant ainsi le caractère idéel de la civilisation (vérité, justice, égalité, solidarité, besoins, responsabilité, liberté d’expression individuelle et collective, etc.). L’esprit de la civilisation n’est plus celui qui vise à prendre soin, à conserver, à s’ouvrir à la pluralité du vivant, à aimer le monde, mais celui qui se dérobe à tout jugement de valeur comme en témoigne l’économie virtuelle et son support informatique de communication. Il faut cependant comprendre que ce ne sont pas que des moyens qui sont à l’œuvre, mais un mode de régulation à caractère cybernétique alimentée par les NTIC, une structure opérationnelle avec ses organisations de toute sorte, par opposition aux institutions, qui désymbolise en réduisant l’action à une conception béhavioriste et en alimentant la machine par un flux continu de branchements de réseaux à travers lesquels circulent le capital transformant le monde en marchandise.

Le capitalisme, disait Freitag, a réduit son rapport à la Raison des Lumières à l’utilité, et de l’utilité il n’a retenu que l’idée de la rentabilité. Bien mince comme conception de la richesse. Sans vouloir le diaboliser, Freitag voyait dans le caractère prédateur du capitalisme, une fois libéré de la tentative de l’État-providence de le soumettre à des finalités humaines, la figure de la catastrophe, celle qui met en danger la planète et la vie humaine. C’est la raison pour laquelle, Freitag soutenait que la résistance au capitalisme devait reposer « sur le politique puisque c’est le seul mode d’action que nous ayons développé pour agir en commun de manière réfléchie ».

Il disait aussi, avec une note de confiance et de souci : « Le monde est resté beau et riche pour celui qui a le loisir de l’habiter en poète, ou simplement d’y vivre encore de manière concrète et sensible. C’est notre chance, et peut-être notre dernière chance! »

À lire : Michel Freitag (propos recueillis par Patrick Ernst), L’impasse de la globalisation. Une histoire sociologique et philosophique du capitalisme, Montréal, Éditions Écosociété, 2008.

*J’emprunte en partie le titre à un très bel article de Thierry Hentsch (lui-même disparu subitement) sur Michel Freitag, « Michel Freitag, bûcheron de la pensée », paru dans la revue Société, no 26, automne 2006.

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