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VOL XXIII No.6 Agriculture de proximité: un engagement social

L’orage

L’orage

1 juillet 2009 par 

Le ciel est en furie au moment où j’écris ces lignes. Vent dément qui fouine et détrousse sans vergogne les toutes jeunes folioles à peine surgies de leurs bourgeons, tissus d’un vert tendre encore frêle et juvénile qu’on bouscule comme la feuille de vigne d’une jeune mariée. Des trombes d’eau cascadent du ciel, masses obliques tombant sur la nature comme un rideau de scène à la clôture d’un drame particulièrement douloureux. Le tonnerre gargouille quelque part dans le lointain comme un ventre qui ne s’est pas encore remis des abus de la veille. On attend encore le craquement sourd et soudain, l’éclair dévastateur qui le précédera de quelques secondes, le signal qui dira : ferme ton ordinateur avant que les circuits grésillent et que ton disque dur n’éclate comme une grenade!

J’écris en panique de crainte que le ciel ne me tombe sur la tête. J’ai juste le temps de gravir les 26 lettres de l’alphabet, d’enjamber voyelles et consonnes sans trébucher, avec la grâce d’un pur-sang franchissant les obstacles d’une piste de steeple-chase. Trente secondes, vingt, dix, pour dire la douleur du monde, l’obscurantisme de ces temps pourtant dits modernes qui semblent obstinément s’éloigner des Lumières, et cet éclair qui ne vient pas, cet éclair fatidique qui les frapperait tous, comme les languettes de feu descendant sur la tête des Apôtres, cet éblouissement qui les subjuguerait dans leurs tours d’ivoire, au volant de leur automobile en faillite, au portail des banques off-shore où ils thésaurisent l’argent des autres, dans les caves où ils font vieillir le sang de la terre, bouteilles millésimées, comme des vampires qui stockeraient du sang frais par crainte de pénurie, comme des sangsues avides et avares qui, non contentes de s’alimenter à la chair vive du vivant, feraient des réserves pour des milliers et des milliers d’années, comme si leurs actes mêmes n’avaient pour effet de gruger le peu d’espérance de vie qu’il nous reste, comme si, paradoxe fumant, ils bouffaient la main, la terre qui les nourrit, en se souciant du lendemain comme d’un trognon de pomme, cœur vide, asséché, pépins croulant dans des ornières infertiles, roulant dans des fossés aux eaux stagnantes, marais qu’on comble au rythme du chant des promoteurs, chant du cygne d’une civilisation de la matière qui s’y enfouit peu à peu, dans la matière, laissant ses rebuts enfler comme des bubons à la surface du sol, contamination de la nappe phréatique qui se dégrade au même rythme que leur avidité, milliards engrangés sur le dos du sida, os du tiers monde sucé à la moelle, comptes de dépenses somptuaires aux couleurs de suaire, bonus gras comme la couenne des porcs qu’ils pensent ne pas être, concédés avec faste et ostentation, dividendes, primes, gratifications, allégements fiscaux, blanchiment d’argent, puisque c’est la seule chose qu’ils sont en mesure de blanchir, les salauds sont de retour sur tous les écrans, à tous les postes clés, à chaque guérite où l’argent transite, dans les sacs bruns, couleur même de leur fatuité et de leur déliquescence, sur Internet, où leurs mégabits coïtent en cachette avec des sommes pharamineuses qui échappent au fisc, aux flics, et qui échappent aussi au pauvre monde qui se morfond dans leur ombre en les voyant à la télé sortir de cour ou d’une commission d’enquête, blanchis encore une fois, javellisés, Mister Clean, voix grave et profonde où coule l’affliction de leurs enfants meurtris par le scandale, amnésie totale, partielle ou sélective, comme si les cerveaux de cette racaille, habitués à fonctionner au quart de tour, capables d’effectuer des transactions de plusieurs millions en quelques secondes, vites et allumés comme des rapaces, comme si ces cerveaux s’éteignaient tout à coup en présence d’un juge ou d’un avocat, Alzheimer conditionné, cultivé, entretenu pour les bonnes occasions, des tonnes de scribes à leur solde effaçant les traces, gommant les chiffres, faisant disparaître les preuves, les colonnes des profits se métamorphosant aussi vite en pertes, mais leurs grands doigts goulus si habiles à jouer entre l’arbre et l’écorce, leurs grands doigts parvenant toujours à tirer leur épingle du jeu, à attraper une liasse de billets au vol avant qu’elle ne disparaisse complètement dans les limbes financières, toujours prêts, ces tripoteurs, toujours prêts à faire juter un peu plus le capital de risque, mais jamais au risque qu’il y ait perte de capital dans leurs goussets, trop rusés, trop futés, ces amnésiques conditionnels, ces seigneurs de l’esbroufe, ces faussaires à la barbe du public, bien trop brillants ces doubles calibres qui ne brillent pourtant que dans le gouffre de leur ego, laissant le reste dans le noir total, dans l’obscurité la plus désâmante, dans la profonde désespérance où ils galvaudent l’âme humaine, jusqu’au moment où ils perdront pied et basculeront dans le vide de leur propre suffisance, au moment où l’Ange les foudroiera, quelques instants avant que n’éclate un formidable et percutant coup de tonnerre et que l’orage ne s’installe. Pour de bon.

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