Regard aveugle

Point de vue d’un économiste sur la crise financière

Regard aveugle

1 janvier 2009 par 

Comme économiste mais surtout comme citoyen préoccupé par l’avenir, je suis avec intérêt ces rencontres du G-20, de l’APEC et ces prestations de nos grands monarques industriels devant le Congrès américain. Comme si cela ne suffisait pas, nous avons été noyés de campagnes électorales.

Comment s’y retrouver, comment s’y reconnaître dans ce tsunami de verbiage assaisonné à la sauce d’une crise financière qui dégénère en crise économique quasi planétaire?

Peut-être que notre mémoire occulte un passé dont nous aurions dû apprendre…

N’avons-nous pas vu, au début des années 1970, une crise du système monétaire international causée par nos voisins américains qui, par mégarde bien sûr, avaient oublié d’assurer la pleine convertibilité de leur papier monnaie en or, engagement qu’ils avaient pris à ce mythique Bretton Woods en 1944?

N’avons-nous pas vu, au début des années 1980, une récession économique quasi planétaire, résultat d’une politique monétaire américaine qui avait propulsé les taux d’intérêt à des sommets himalayens, permettant ainsi à nos voisins du sud de déplacer des montagnes de fric des grands de ce monde?

N’avons-nous pas vu, à la fin des années 1990, une bulle spéculative qui avait cristallisé les épargnes des boursicoteurs et des désespérés en quête d’un Eldorado que les technologies faisaient miroiter? Illusion qui provoqua une dévaluation des monnaies asiatiques, permettant ainsi aux George Soros de ce monde d’« empiler » encore et encore tout en regardant l’écran de leur ordinateur?

Et nous y revoilà, dix ans plus tard, toujours sans la voir venir, plongés dans cette crise financière qui s’est abreuvée à l’auge du virtuel. Elle est le fruit de l’ingéniosité de ces rois de la finance qui ont concocté ce papier commercial. Autres temps, autres mœurs… ces faussaires auraient été emprisonnés pour avoir laissé croire à ces indigents (on parle de quelque trois mille personnes par jour chez nos voisins du sud) qu’ils avaient la capacité d’habiter une maison dont on les a ensuite dépossédés et qui, leur nombre se cumulant, font crouler ces châteaux financiers dont les pierres fissurées tenaient par l’absence de mortier (il y a un barbu qui doit bien se bidonner du fond de sa caverne quelque part en Afghanistan).

Passons sous silence ces spéculateurs qui font virevolter les prix du pétrole et des denrées alimentaires à donner raison à Malthus…

Et vlan! Nous revoilà dans la tourmente d’une crise économique profonde que nous n’avons su voir venir et dont la charge incombe à ceux qui ont fait confiance au regard aveugle de nos représentants. Mais n’ayez crainte, bonnes gens, ils se sont réunis, ces bien-pensants du G-20. Et ce fut au tour des membres de l’APEC de concocter un nectar qui permettra le rêve. La recette est, ma foi, fort simple : du béton et de l’asphalte. Ce que l’on nomme plus communément des travaux d’infrastructure dont le ton novateur fut proposé par Keynes en 1929. Mais plus encore, il nous faut permettre aux biens et services de circuler librement. Dans l’un comme dans l’autre cas, c’est de la croissance économique dont il est question. Il semble que nous ayons trouvé la clef qui nous sortira de l’impasse. Pour ce faire, encore faut-il laisser la pleine responsabilité au marché qui veillera, à lui seul, à nous permettre de voguer toutes voiles dehors, le président Bush et le premier ministre Harper nous ayant bien fait entendre qu’il ne faut surtout pas intervenir, mais permettre au marché de garder sa pleine liberté. Et comment passer sous silence ces monarques industriels des trois grands de l’automobile qui, débarquant les uns et les autres de leur jet privé, s’en sont allés quémander quelques milliards de dollars à l’État sous la menace de fermeture et de perte de milliers d’emplois? Comment les en tenir responsables?

« Yes! We can. » Tel était le slogan de la campagne présidentielle de Barack Obama. Ce dernier a su redonner espoir non seulement à ces millions d’Américains, mais aussi et surtout à bien d’autres sur cette planète. Chose certaine, à lui seul, il ne peut rien, il lui faudra être accompagné. Et s’il emprunte la même voie que ses prédécesseurs, nous ne pourrons partager ce rêve qui n’est qu’un cauchemar.

Nous laisser croire que nous réussirons par les travaux d’infrastructure, la croissance économique et l’augmentation du commerce mondial, c’est faire fi du rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), à qui l’on a attribué le Nobel de la paix en 2007. Le GIEC a bien énoncé qu’une telle avenue nous menait, à court terme, à l’impasse. Il nous faut donner priorité au développement durable dans le respect de l’environnement.

Si nous donnons encore toute latitude à ces fourbes à cravate qui ont fait des marchés boursiers des lieux où il est possible de détourner des fonds, de faire fructifier en spéculant sur du virtuel ou des monnaies et de faire disparaître des bénéfices dans des paradis fiscaux, c’est que nous acceptons de légaliser l’immoral.

« Yes! We can. » Mais, pour cela, il nous faudra civiliser et humaniser les marchés en intégrant l’éthique au sein de la gestion et de la raison d’État ; il nous faudra œuvrer dans un esprit de coopération et d’entraide plus que de compétition. Il nous faut refonder le regard économique contemporain.

Pour ce, il nous faut de façon impérative démocratiser nos démocraties. Cessons d’attendre des Ghandi ou autres tenants de la paix et de l’équité, nous savons ce qui leur est arrivé.

L’auteur est professeur d’économie au Collège de Matane

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