Chronique de tout 
et de rien

Chronique de tout 
et de rien

1 mars 2008 par 

La neige a blanchi toute la vie autour de moi. Dunes rondes d’un désert froid où la lumière du matin traque les ombres comme une proie. Dans une chambre très loin d’ici, un être cher se réveille, son seul œil valide contemple ainsi l’ivoire du jour qui se répand peu à peu tandis qu’on entend monter des rues avoisinantes le brouhaha des déneigeuses. Cette clarté qui envahit soudain l’espace où il est confiné, ces sons qui franchissent les murs et sont venus troubler son sommeil, il les perçoit comme l’enfant qui vient de naître, ou plutôt comme l’adulte qui revient à la vie. C’est un miraculé. Hier encore, seules les tentacules de la science avec leurs tubulures, leurs cathéters et autres appendices de tout acabit, seule cette mécanique complexe et inquiétante parvenait à le maintenir de ce côté-ci des choses. Quel voyage vient-il d’accomplir? Comment les voix des proches posées à son chevet lui parvenaient-elles du fond des abysses où il reposait?

On s’en va dans la vie toutes voiles dehors et pendant qu’on navigue à ses petites affaires, ils et elles sont des dizaines, voire des centaines, des amis, des connaissances, des proches qui eux et elles aussi vaquent que vague, parfois à des milliers de milles, embrouillés dans un fuseau horaire différent, si bien qu’au moment où leur souvenir nous revient, on ne sait plus s’ils se trouvent à midi ou à minuit, s’ils réfléchissent et s’agitent ou s’ils sont en train de rêver. J’ai parfois l’impression de marcher ainsi avec une immense toile d’araignée virtuelle dans la tête, ses branches sont accrochées aux quatre coins de continents que je n’ai jamais visités, j’en reçois des échos signés Katmandou ou Goa, Bamako ou tout simplement rue Henri-Julien, à Montréal.

On marche dans son existence avec cette cosmographie des personnes aimées toujours présentes et on connaît tellement la fragilité des choses qu’on est parfois surpris que le silence ne soit pas plus souvent contaminé par les vibrations d’un malheur appréhendé. Il y a toutes ces routes où les gens voyagent, ces avions impudents qui se prennent pour Dieu le Père, ces traverses de chemin de fer qui peuvent se transformer en une croix plantée sur la vie d’une famille entière. Il y a ce dont chacun de nous est construit, cet appareillage complexe fait de nerfs, de tissus, d’organes et de sang qui peut défaillir ou se détraquer à la moindre seconde. Et on avance dans ces incertitudes avec l’arrogance de conquérants, tenant tout pour acquis, sa tasse de café à la main. Acquis l’air qu’on respire, acquise l’eau qu’on boit et surtout, acquis le fait que l’incroyable alchimie où ces éléments se conjuguent à notre chair se fasse ainsi, presque à notre insu.

On s’en va le plus souvent au hasard, ballotté entre la science et le capital, notre vie à la remorque de personnes qui, elles, savent vraiment ce qu’elles attendent de la vie. On nous lance des chiffres par la tête, on nous vend la nécessité des guerres et on nous vante le courage de ces jeunes hommes hier encore tout vibrants d’une confiance un peu feinte, et qu’on extrait du ventre de gigantesques machines volantes comme si c’étaient ces monstres qui les avaient broyés.

Si on était davantage présent au miracle, si on était réellement pénétré de l’invraisemblance et de l’arbitraire du monde, on avancerait à pas de chats dans les choses, on approcherait les êtres avec la véritable conscience de ce qu’ils sont : des créatures tout à fait uniques et telles que jamais dans aucun millénaire ni dans aucun univers il n’y en aura de semblable.

La tempête s’est calmée, les déferlantes ont fini de rugir. Un plein soleil embrase maintenant les champs, mettant à jour une toute nouvelle morphologie du paysage. Je ne sais pas dans quel état se trouve celui que j’appelle mon capitaine et qui m’a déjà fait franchir le ventre de l’Amérique, de Portland, dans le Maine, au lac Champlain puis au Richelieu, en passant par New York et la rivière Hudson. Je ne sais pas sur quelles eaux il navigue, si la mer étale où il semble reposer maintenant s’arrangera bien des marées à venir. Nous sommes des voyageurs de l’infini. Peut-être les membranes qui nous séparent de l’autre monde sont-elles poreuses?

J’irai marcher tout à l’heure dans cette lumière devenue maintenant ardente et si riche de promesses. Je serai seul mais je sais que je sentirai plus que jamais leur présence à mes côtés. Comme un essaim invisible qui bourdonne en silence, un défilement de visages, le souvenir de gestes, d’intonations et de rires qui viendront ponctuer chacun de mes pas. La présence des gens que j’aime, plus résiliente que le vent, aussi éclatante que la blancheur de la neige, mais qu’aucun printemps ne parviendra à dissoudre.

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